Les entreprises centenaires, sources d’inspiration pour le futur ?
Le livre d’Alain Bloch et Isabelle Lamothe révèle leurs secrets de longévité

Une recherche et une enquête inédites sur les entreprises centenaires

Face aux profondes mutations en cours, le simple fait de survivre est devenu un défi pour les entreprises. Alain Bloch, directeur du Master Entrepreneurs à HEC, et Isabelle Lamothe, DGA d’Altedia LHH, ont enquêté sur les entreprises centenaires.

Ils ont voulu percer leurs secrets de longévité et comprendre leurs mécanismes de résilience, cette capacité à encaisser les chocs, à rebondir et à apprendre de l’épreuve. La résilience devient en effet une vertu cardinale pour les entreprises qui sont aujourd’hui confrontées à l’accélération des transformations et à l’accroissement des incertitudes.

Alors que la longévité moyenne des entreprises n’excède pas 40 ans, comment ces entreprises centenaires ont-elles traversé le XXème siècle en survivant aux crises, aux guerres, aux mutations et à une concurrence acharnée ? Quels comportements stratégiques ou bonnes pratiques ont-elles en commun ? Telles sont les questions auxquelles répond L’éternité en héritage.

Avec le soutien du Cercle des Entreprises Centenaires de l’ANVIE, les auteurs ont rencontré les dirigeants de 19 entreprises diverses par leur activité (de La Poste à IBM France) et par leur taille (de Michelin à Potel & Chabot). Après ces entretiens, Alain Bloch et Isabelle Lamothe ont validé et enrichi leurs conclusions en les confrontant à l’examen de 18 consultants d’Altedia selon les principes de la méthode Delphi.

Premier enseignement de cet ouvrage : Devenir centenaire, c’est un choix !

Les entreprises centenaires se distinguent avant tout par leur désir de durer. Quelles que soient les circonstances qu’elles traversent, elles ont une conscience aiguë de leur raison d’être et de leur continuité à travers les époques et les générations. Toutes les entreprises étudiées ont écrit leur histoire. Elles la célèbrent, non pas dans une optique passéiste, mais dans celle d’un héritage qui ouvre l’avenir. La notion d’héritage est centrale car elle comporte l’obligation de transmission d’un patrimoine. Les dirigeants n’en sont que les dépositaires, chargés de le servir et de l’enrichir avant de le confier à leurs successeurs. C’est la solidité de ces fondations et le sens de cette responsabilité qui permettent à l’entreprise d’affronter les défis du présent tout en se projetant dans l’avenir. Ce désir d’éternité peut d’ailleurs conduire les entreprises centenaires, sur certaines périodes de temps, à arbitrer en faveur de profits immédiats moins élevés si cela constitue la condition nécessaire pour assurer leur pérennité et préparer l’avenir.

Les 4 ingrédients indissociables nécessaires pour enclencher le cercle vertueux de la résilience

  • La stabilité des dirigeants : donner du temps pour construire et transmettre

Première caractéristique des entreprises centenaires, la longévité professionnelle hors norme de leurs dirigeants. La durée de leur mandat, d’un peu plus de 10 ans, est deux fois supérieure à celle des autres entreprises cotées en bourse. Quant à leur ancienneté dans l’entreprise, elle dépasse les 20 ans (contre un peu plus de 8 ans dans les autres entreprises).  Chez Air liquide, l’ancienneté cumulée des trois membres de la direction générale est de 85 ans, tandis que la moyenne de l’ancienneté des 20 membres du comité de direction d’Accenture est de 25 ans.  Cette stabilité est indépendante de la nature de l’actionnariat mais résulte d’un mode de désignation qui s’apparente à une cooptation. Quant aux dirigeants d’entreprises centenaires venus de l’extérieur, ils ont été adoubés sur la base de la compatibilité culturelle et d’une communauté de valeurs. Quel que soit son parcours, chaque dirigeant d’entreprise centenaire se sent investi d’une responsabilité particulière : celle que de n’être qu’un maillon de la chaîne et de devoir valoriser, enrichir et transmettre un héritage. Le monde des entreprises centenaires n’offre donc aucun espace pour des considérations mercenaires.

  • La frugalité : dépenser mieux pour maximiser l’impact de chaque ressource

Dépenser mieux et maximiser l’impact de la moindre ressource est une préoccupation permanente des entreprises centenaires. Cette frugalité s’applique avec succès à des domaines habituellement très consommateurs de ressources comme la fiabilité des processus ou l’innovation. L’ingéniosité dont font preuve ces entreprises leur permet, ainsi, d’éviter des dépenses lourdes liées à la redondance des systèmes ou à la multiplication des contrôles.  Dans ce cas, la vigilance devient un phénomène social et non technique, comme le prouvent les exemples de la Brinks ou de DCNS. De la même façon, travailler dans une logique de limitation ou de rareté des ressources constitue pour elles un moteur de créativité et d’invention. Le souci constant de frugalité dégage en outre des marges de manœuvre financières qui permettent de financer les investissements nécessaires de façon soutenable.

  • L’ambidextrie : concilier opérations quotidiennes et projection dans l’avenir

A l’image d’une personne qui se sert de sa main droite et de sa main gauche, les entreprises centenaires parviennent simultanément à exploiter les activités actuelles et à explorer les nouvelles opportunités.  Michelin illustre cette attitude qui récuse la logique exclusive et binaire du « ou » pour pratiquer la religion du « et ». Depuis l’origine, le groupe équilibre l’exploitation des couples produit/marché existants et l’exploration de nouvelles voies d’innovation qui sont à la fois technologiques et marketing.  Certaines entreprises poussent encore plus loin cette logique en construisant une sorte de fusée à trois étages. Ainsi, chez Accenture ou Saint-Gobain, le succès des opérations quotidiennes permet de financer deux niveaux d’exploration. Un premier niveau d’exploration « appliquée », qui correspond à une innovation traditionnelle liée aux progrès technologiques et aux nouvelles attentes des clients ; un deuxième niveau d’exploration « fondamentale », loin des préoccupations immédiates, qui porte sur des dimensions beaucoup plus imprévisibles. Une mission confiée à quelques centaines de collaborateurs organisés en petites équipes dans des Labs, selon un modèle d’autonomie extrême.  

  • Une attention particulière portée aux collaborateurs : prendre soin des talents et cultiver l’esprit d’entreprise

A l’évidence, les entreprises centenaires se distinguent par l’attention consacrée à leurs collaborateurs. Ils constituent en effet un capital social qui excède la somme des compétences individuelles. Tissé d’intimité non verbalisée, de confiance et de réciprocité, ce capital social permet de parvenir à une qualité supérieure d’interaction et d’improvisation au sein de l’entreprise… A la manière d’un orchestre de jazz. Construire la communauté humaine de l’entreprise est donc essentiel. Elle se traduit concrètement par l’initiation des nouveaux venus, par la formation et par la vigilance sur la bonne santé du pacte social. Préserver ce lien communautaire en période de crise est également une priorité qui amène les entreprises centenaires à privilégier la cohésion de l’équipage là où d’autres auraient coupé des têtes. C’est ce qu’a démontré Fives à la fin des années 90, quand l’entreprise jouait littéralement sa survie et qu’aucun membre du Codir n’a quitté le navire. Cela lui a permis de surmonter l’adversité et de renouer avec le succès.

Cette attention à la dimension humaine de l’entreprise passe aussi par la valorisation du travail. Une attitude à contre-courant alors qu’il est devenu la principale variable d’ajustement d’une économie mondialisée et financiarisée. Célébration de l’expertise des IBM Fellows,  lien entre progression professionnelle et promotion sociale à la Société générale,  perspective réaliste d’accomplir l’intégralité de sa vie professionnelle chez Air liquide… Autant de traits qui réduisent le turn over et renforcent le lien d’appartenance.

Cependant l’attention à la communauté prend aussi la forme dynamique du droit à l’erreur ce qui développe la confiance et l’esprit d’entreprendre.  Chez Fives, l’échec d’un collaborateur s’analyse comme une responsabilité partagée entre la personne et l’entreprise. A charge pour Fives de lui proposer une nouvelle responsabilité, une démarche couronnée de succès dans la grande majorité des cas. Chez Saint-Gobain, qui réalise 50% de son chiffre d’affaires sur des produits qui n’existaient pas il y a 20 ans, le droit à l’erreur est la contrepartie naturelle de l’incitation à prendre des risques.

En conclusion : Une source d’inspiration pour se projeter dans le futur

Les entreprises traversent aujourd’hui une phase de mutations intenses liées à la révolution numérique, à la mondialisation, aux bouleversements des modèles économiques les plus établis. Dans ce contexte, l’expérience des entreprises centenaires représentent pour elles une source précieuse d’inspiration et d’optimisme.  En effet, les quatre ingrédients du cercle vertueux de la résilience constituent un canevas stratégique puissant qui prépare à affronter l’imprévisible et à surmonter les chocs pour mieux se projeter dans l’avenir.

Ce n’est sans doute pas un hasard si des entreprises comme Google, Apple ou Space X soignent leur légende, se donnent pour mission de changer le monde, forment des communautés de travail vibrantes et se caractérisent par un leadership aussi visionnaire que de long terme. C’est également, plus près de nous, des entreprises comme Nature et découverte, les enseignes françaises de la grande distribution, ou bien Swatch… Nos enfants vérifieront si elles sont bien du bois dont on fait les centenaires !  

Pour en savoir plus :
« L’Eternité en héritage : Enquête sur les stratégies de résilience des organisations »
Isabelle Lamothe et Alain Bloch